1.8.05
Le regard utile
La photo doit-elle être utile ?
Dissertation philosophique... annales du bac 20.. non, je rigole...
Pourtant, je m'interroge.
Thèse :
Oui, elle doit être utile. D'abord l'art n'est pas gratuit. A la question qu'est-ce qui est "beau", je ne sais pas répondre... Je laisse les autres le faire si ça les amuse... Par contre, l'art "dit" quelque chose... éventuellement, d'ailleurs, il parle de la beauté, en posant justement cette fameuse question : "Qu'est-ce qui est beau ?"... Le serpent se mord-il la queue ?
Mais il peut parler plus largement du monde, c'est ce que je crois, et c'est même une digne mission. Aborder des questions essentielles de notre vie et de notre compréhension du monde par une voie détournée qui évite soigneusement la voie directe de notre raison pour s'adresser plutôt à nos émotions, à notre intuition.
Nous avons un besoin urgent d'art comme cela, parce que le discours technicien, ou d'expert, qui emprunte la voie directe, tombe de plus en plus en impasse. C'est somme toute heureux car il a peut-être trop cru pouvoir régimenter le monde et le mettre en coupe réglée. Il se rend compte aujourd'hui que la réalité n'est pas celle là, pas celle de la raison, du moins pas uniquement.
C'est ce que vient de montrer l'expérience de Trielle qui a abordé les changements du paysage et de la société rurale à travers la photographie.
Je ne crois pas trop à la notion de "photographie documentaire" telle qu'elle est exposée comme une réponse à une soi-disant inutilité de l'art, c'est à dire opposée à la photographie plasticienne, celle qui n'aurait d'autre but que de nous parler de formes et de couleurs... je pense plutôt que comme, d'une façon ou d'une autre, la photographie représente le réel, elle est toujours documentaire, mais qu'en même temps, comme elle est l'oeuvre et le choix éminemment subjectif d'un photographe, elle est aussi toujours art, c'est à dire qu'elle transforme toujours le réel et s'adresse à notre partie émotionelle plus qu'à notre partie rationnelle.
Mais, je me répète, c'est donc un excellent moyen de nous toucher pour nous parler du monde !
Antithèse :
Non, elle doit être inutile, ou du moins elle peut l'être.
D'ailleurs, quelle est l'utilité des tonnes de photographies (est-ce bien la bonne unité de mesure ou faut-il désormais parler des milliards de pixels ?) qui sont produites chaque jour dans le monde ?
L'ère numérique tend à accroitre de façon exponentielle la quantité des images que l'on réalise et, dans une moindre mesure tenat à notre capacité - ou à notre résistance ! - que l'on voit. Mais, encore une fois, sont-elles utiles ?
Certes, elles ne revendiquent pas toutes, loin de là, le statut d'oeuvres d'art.
Si l'on se limite à ce domaine, cette fois, la question reste posée. La beauté pure, si tant est qu'on sache la définir ou en juger, est-elle utile ? On nous dira qu'elle embellit la vie, qu'elle rend plus heureux... Peut-être... Mais pas sûr. On peut penser aussi qu'elle ne vit que pour elle même.
Certains revendiqueront cette inutilité de l'oeuvre d'art - pas forcémpent "belle" d'ailleurs - qui n'existe que comme l'expression de la sensibilité de l'artiste. C'est un fait que l'on ressent souvent une impression de viol de l'intimité de la personne dans certaines oeuvres contemporaine. Certes, la porte nous était entrouverte, nous étions invités à entrer... Peut-être est-ce même l'argument principal de cet art qui valorise l'individu dans ce qu'il a de plus personnel...
Mais alors, à quoi est-ce que cela sert, sinon à satisfaire une sorte de curiosité de voyeurs ?
Synthèse :
Pour autant, si l'on reste dans ce même cas de figure, cet art n'en parlerait pas moins de l'état de notre société et l'éventuelle détresse individuelle qui transparait - c'est souvent le cas - nous renverrait à la détresse de la société dans lequel l'individu, quel qu'il soit, s'insère, bon gré ou mal gré. Si je fais cette analyse, si j'arrive à comprendre ce que vis l'artiste, ou ce qu'il a vécu lorsqu'il a fait telle ou telle photographie, j'entre un peu dans son intimité qui fait écho à la mienne ou qui m'interroge... cela peut-être utile. Peut-être ces images jouent-elles pour moi le rôle d'une psychanalyse.
Mais si ce n'est pour moi, spectateur, si je reste en dehors, non touché, sans que je comprenne ou que cela m'évoque quoi que ce soit, il n'en est pas moins vrai que la réalisation de cette oeuvre a pu être utile à l'artiste. Elle lui a peut-être évité une grave dépression, peut-être même de se suicider... qui sait. L'art peut-être un puissant exutoire.
Mais alors, pour quelle raison l'artiste s'arrogerait-il ce droit pour lui seul ? Et immédiatement se pose la question de qui il est, qui est artiste et qui ne l'est pas ? La personne x qui utilise son téléphone portable pour faire quelques photos est-il ou non "artiste" ? On ne saurait juger par le média ou par l'outil employé... C'est la fameuse question qui opposait à l'origine la peinture à la photographie... Il est probable qu'il puisse donc l'être... Il peut concevoir une passion qui lui permette à lui aussi de sublimer des difficultés... Mais l'artiste s'expose... Il offre son intimité à travers ses oeuvres. Et, par ce fait, il donne aux autres la possibilité d'entr'apercevoir, dans le miroir tendu, une partie d'eux-mêmes ou un biais sur le monde qui nous entoure.
Pour moi, c'est cela être artiste.
Et c'est donc intimement lié à une forme d'utilité.
La photographie artistique est donc utile parce qu'elle se donne à voir. Elle se montre. Tandis que la plupart des images restent invisibles.
Et de façon indissociable, elle émane d'une individualité, d'un regard, d'un photographe. Une machine ne saurait produire de photographie artistique. Parce qu'une machine n'a rien à dire.
La photographie artistique est donc, en quelque sorte, un "regard utile", un moyen détourné pour faire progresser, en leur tendant un miroir, les hommes et le monde.
Dissertation philosophique... annales du bac 20.. non, je rigole...
Pourtant, je m'interroge.
Thèse :
Oui, elle doit être utile. D'abord l'art n'est pas gratuit. A la question qu'est-ce qui est "beau", je ne sais pas répondre... Je laisse les autres le faire si ça les amuse... Par contre, l'art "dit" quelque chose... éventuellement, d'ailleurs, il parle de la beauté, en posant justement cette fameuse question : "Qu'est-ce qui est beau ?"... Le serpent se mord-il la queue ?
Mais il peut parler plus largement du monde, c'est ce que je crois, et c'est même une digne mission. Aborder des questions essentielles de notre vie et de notre compréhension du monde par une voie détournée qui évite soigneusement la voie directe de notre raison pour s'adresser plutôt à nos émotions, à notre intuition.
Nous avons un besoin urgent d'art comme cela, parce que le discours technicien, ou d'expert, qui emprunte la voie directe, tombe de plus en plus en impasse. C'est somme toute heureux car il a peut-être trop cru pouvoir régimenter le monde et le mettre en coupe réglée. Il se rend compte aujourd'hui que la réalité n'est pas celle là, pas celle de la raison, du moins pas uniquement.
C'est ce que vient de montrer l'expérience de Trielle qui a abordé les changements du paysage et de la société rurale à travers la photographie.
Je ne crois pas trop à la notion de "photographie documentaire" telle qu'elle est exposée comme une réponse à une soi-disant inutilité de l'art, c'est à dire opposée à la photographie plasticienne, celle qui n'aurait d'autre but que de nous parler de formes et de couleurs... je pense plutôt que comme, d'une façon ou d'une autre, la photographie représente le réel, elle est toujours documentaire, mais qu'en même temps, comme elle est l'oeuvre et le choix éminemment subjectif d'un photographe, elle est aussi toujours art, c'est à dire qu'elle transforme toujours le réel et s'adresse à notre partie émotionelle plus qu'à notre partie rationnelle.
Mais, je me répète, c'est donc un excellent moyen de nous toucher pour nous parler du monde !
Antithèse :
Non, elle doit être inutile, ou du moins elle peut l'être.
D'ailleurs, quelle est l'utilité des tonnes de photographies (est-ce bien la bonne unité de mesure ou faut-il désormais parler des milliards de pixels ?) qui sont produites chaque jour dans le monde ?
L'ère numérique tend à accroitre de façon exponentielle la quantité des images que l'on réalise et, dans une moindre mesure tenat à notre capacité - ou à notre résistance ! - que l'on voit. Mais, encore une fois, sont-elles utiles ?
Certes, elles ne revendiquent pas toutes, loin de là, le statut d'oeuvres d'art.
Si l'on se limite à ce domaine, cette fois, la question reste posée. La beauté pure, si tant est qu'on sache la définir ou en juger, est-elle utile ? On nous dira qu'elle embellit la vie, qu'elle rend plus heureux... Peut-être... Mais pas sûr. On peut penser aussi qu'elle ne vit que pour elle même.
Certains revendiqueront cette inutilité de l'oeuvre d'art - pas forcémpent "belle" d'ailleurs - qui n'existe que comme l'expression de la sensibilité de l'artiste. C'est un fait que l'on ressent souvent une impression de viol de l'intimité de la personne dans certaines oeuvres contemporaine. Certes, la porte nous était entrouverte, nous étions invités à entrer... Peut-être est-ce même l'argument principal de cet art qui valorise l'individu dans ce qu'il a de plus personnel...
Mais alors, à quoi est-ce que cela sert, sinon à satisfaire une sorte de curiosité de voyeurs ?
Synthèse :
Pour autant, si l'on reste dans ce même cas de figure, cet art n'en parlerait pas moins de l'état de notre société et l'éventuelle détresse individuelle qui transparait - c'est souvent le cas - nous renverrait à la détresse de la société dans lequel l'individu, quel qu'il soit, s'insère, bon gré ou mal gré. Si je fais cette analyse, si j'arrive à comprendre ce que vis l'artiste, ou ce qu'il a vécu lorsqu'il a fait telle ou telle photographie, j'entre un peu dans son intimité qui fait écho à la mienne ou qui m'interroge... cela peut-être utile. Peut-être ces images jouent-elles pour moi le rôle d'une psychanalyse.
Mais si ce n'est pour moi, spectateur, si je reste en dehors, non touché, sans que je comprenne ou que cela m'évoque quoi que ce soit, il n'en est pas moins vrai que la réalisation de cette oeuvre a pu être utile à l'artiste. Elle lui a peut-être évité une grave dépression, peut-être même de se suicider... qui sait. L'art peut-être un puissant exutoire.
Mais alors, pour quelle raison l'artiste s'arrogerait-il ce droit pour lui seul ? Et immédiatement se pose la question de qui il est, qui est artiste et qui ne l'est pas ? La personne x qui utilise son téléphone portable pour faire quelques photos est-il ou non "artiste" ? On ne saurait juger par le média ou par l'outil employé... C'est la fameuse question qui opposait à l'origine la peinture à la photographie... Il est probable qu'il puisse donc l'être... Il peut concevoir une passion qui lui permette à lui aussi de sublimer des difficultés... Mais l'artiste s'expose... Il offre son intimité à travers ses oeuvres. Et, par ce fait, il donne aux autres la possibilité d'entr'apercevoir, dans le miroir tendu, une partie d'eux-mêmes ou un biais sur le monde qui nous entoure.
Pour moi, c'est cela être artiste.
Et c'est donc intimement lié à une forme d'utilité.
La photographie artistique est donc utile parce qu'elle se donne à voir. Elle se montre. Tandis que la plupart des images restent invisibles.
Et de façon indissociable, elle émane d'une individualité, d'un regard, d'un photographe. Une machine ne saurait produire de photographie artistique. Parce qu'une machine n'a rien à dire.
La photographie artistique est donc, en quelque sorte, un "regard utile", un moyen détourné pour faire progresser, en leur tendant un miroir, les hommes et le monde.
